LA BATAILLE D'HERNANI

Oeuvre manifeste de l'art dramatique romantique, Hernani, de Victor Hugo, est créée à la Comédie Française le 25 février 1830. A quelques mois de la Révolution de Juillet, partisans du clacissisme et "Jeunes France" s'empoignent...

Ils se nomment Andrieu, Népomucène, Lemercier, Casimir Bonjour, Arnault... Ils sont les auteurs dramatiques en titre de l'institution théâtrale de la Comédie Française, qu'ils fournissent tranquillement en oeuvres conçues pour n'effaroucher personne, fidèles au "grand style", le style classique. Ce sont des hommes mûrs, au front dégarni, à la mine sérieuse, portant l'habit sombre. Certains d'entre eux siègent dignement à l'Académie Française.

Tous, depuis quelque temps, se sentent outragés par les manières et les déclarations de jeunes gens déchaînés qui entreprennent de faire la révolution dans l'art, l'art dramatique en particulier, les désignants comme des "grisâtres", tandis qu'eux mêmes se définissent comme "flamboyants" ou "Jeune France". Poètes, romanciers, peintres, sculpteurs, ces trublions se nomment Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Xavier Forneret, Jehan Dusseigneur, Eugène Delacroix. Victot Hugo, leur chef de file, a fait grand bruit en décembre 1827 en publiant Cromwell, une pièce assortie d'une préface posant les bases du "drame romantique", un genre qui pourfend allègrement les vieilles conventions, faisant entre autres voler en éclats la sacro sainte règle des trois unités (de style, de lieu, de temps) jadis édictée par Boileau.
Le 20 janvier 1829, la docte assemblée des "grisâtres" a donc pris la plume. Charles X, expressément prié de faire interdire la production des jeunes contestataires à la Comédie Française, a répondu :
"Je n'ai, comme tous les Français, qu'une place au parterre". Du coup, la censure a acquiescé à Henri III et sa Cour d'Alexandre Dumas et, après avoir refusé Marion de Lorme de Victor Hugo, a accepté, du même auteur, Hernani, au motif que "malgré tant de vices capitaux, il n'y a aucun inconvénient à autoriser la représentation de cette pièce. Il est bon que le public voie jusqu'à quel point d'égarement peut aller l'esprit humain affranchi de toute règle et de toute bienséance". Hernani, aussitôt mise en répétition, est créée quelques semaines plus tard. Mademoiselle Mars, comédienne chevronnée et vedette de la troupe, joue Doña Sol et le grand Firmin incarne Hernani. Les décors ont été confiés à Ciceri, scénographe talentueux et réputé.

L'enjeu est de taille! Car, pour un Hugo qui, trois jours avant la première, déclare : "Le romantisme n'est autre chose que le libéralisme dans l'art", revendication artistique rime avec revendication politique.
Quelques mois avant de se retrouver sur les barricades, écrivains et rapins viennent donc faire masse à la Comédie Française pour assurer la claque.
"Je remets ma pièce entre vos mains, et vos mains seules", leur confie le poète avant de les faire entrer dans la salle plusieurs heures avant le spectacle. Tous se distinguent par leur mise (coiffure proéminente, barbe abondante et, pour Gautier, un fier gilet rouge qui deviendra célèbre) et leurs manières bruyantes, ostentatoires. Tous ont déjà bu et mangé dans le théâtre quand le public arrive. Certains s'y sont même soulagés, les "lieux" étant fermés...
"On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautesn aux recoins obscurs du cintre, à tous les endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre une clef forée, s'abriter un claqueur furieux. Les autres, non moins solides mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre sous l'oeil de leurs chefs et prêts à donner avec ensemble sur les philistins au moindre signe d'hostilité. L'orchestre et le parterre étaient pavés de crânes académiques et classiques. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas d'une représentation ordinaire; que deux systèmes, deux partis, deux armées, deux civilisations même étaient en présence", racontera Théophile Gautier dans son Histoire du romantisme. . De fait, bien avant les entractes, où l'on en viendra aux mains, les quolibets de la jeune garde fusent dès les plus petit frémissement observé du côté des rangées académiques.
La pièce mélange, comme promis, le beau et le grotesque sur fond d'histoire (l'accession au trône de Charles Quint) et de passion violente (l'impossible amour de Doña Sol et d'Hernani), la mort étant toujours présente et le discours, éminemment contestataire (
"Crois tu que les rois à moi me sont sacrés?"). Mademoiselle Mars a un léger flottement... Plutôt que "Vous êtes mon lion superbe et généreux", passant outre les mots de l'auteur, elle déclame : "Vous êtes Monseigneur, superbe et généreux".
On craignait un échec sanglant; c'est un triomphe.
"Sans mes amis, la pièce serait tombée. C'est à eux, à leur persistance, à leur courage, que je dois le succès d'Hernani, ce sont eux qui m'ont ouvert ma carrière dramatique", dira Victor Hugo.

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